LE BILAN ET LES CONCLUSIONS

"Si quelque chose ennoblit et justifie l’expansion coloniale, a dit Lyautey, c’est l’action du médecin considérée comme une mission ou un apostolat". L’objectif assigné à l’action médicale dans la colonisation française est, en 1900, de protéger la santé de quelques dizaines de millions de personnes réparties à travers le monde sur une dizaine de millions de kilomètres carrés.

A l’heure de sa disparition, le Corps de santé colonial a-t-il rempli cette mission et, par là même, conféré à la colonisation française des éléments "d’ennoblissement" ?

Un bilan ne peut être fait qu’en fonction des moyens engagés. Ils ont toujours été relativement modestes. Au total quelques milliers de médecins, quelques centaines de pharmaciens et de sous-officiers infirmiers, quelques dizaines d’officiers d’administration... des budgets alloués avec parcimonie !

Cependant, en trois quarts de siècle, de 1890 à 1968, l’amélioration des niveaux de vie et de santé dans les territoires constituant le domaine colonial français est remarquable.

Des savoirs et de moyens nouveaux sont légués aux États devenus indépendants.

- Des découvertes scientifiques : microbes, données biologiques, vaccins…
- La mise en place d’un important dispositif d’infrastructures médicales à l’efficacité éprouvée.
- L’existence et la formation de nombreux personnels autochtones.
- L’adhésion des populations aux méthodes issues du raisonnement scientifique.

Parmi les résultats les plus manifestes, on peut citer :

- La régression ou la disparition des grandes endémies qui s’imposaient comme le premier objectif,
- La progression des indicateurs globaux de santé,
- L’amélioration de la qualité de vie, consécutive aux progrès de l’assainissement.

Des critiques ont été émises et le sont encore aujourd’hui, tant il est facile d’imaginer qu’on pouvait faire mieux. Plus nombreux et plus réalistes sont les hommages rendus à ces résultats par les autorités des pays bénéficiaires et par des experts étrangers.

La confrontation de cultures différentes étant toujours un "rendez-vous du donner et du recevoir" (A. Césaire), la pratique médicale des médecins et pharmaciens venus d’Europe sous les tropiques ne manque pas d’avoir sur eux des aspects positifs.

En 1960, le passage du relais aux États indépendants se fait sans heurts majeurs.


École de médecine et de pharmacie inaugurée en 1918 à Dakar




DES DÉCOUVERTES SCIENTIFIQUES

La révolution microbiologique naît des découvertes de Pasteur, de Koch et de leurs élèves. En quelques décennies, sont identifiés les agents pathogènes responsables, les insectes qui les transmettent ainsi que les procédés de contamination des grands fléaux qui déciment les populations des tropiques.

Des vaccins et sérums sont inventés. Les différentes rubriques du présent site passent en revue les acquisitions scientifiques médicales qui ont permis d’enrayer les menaces et de mettre fin à la réputation d’inhospitalité de ces pays.

Les chercheurs de tous les pays ont contribué à cette abondante moisson. Parmi eux, le Corps de santé colonial français a joué un rôle important et on peut lui attribuer notamment :

- La découverte du bacille de la peste par Yersin*, digne successeur d’un autre médecin militaire français, A. Laveran, découvreur de l’agent du paludisme.

- La découverte de la transmission de la peste par la puce du rat.

- L’invention de vaccins, notamment contre deux terribles maladies, la peste, la fièvre jaune et contre la tuberculose : le BCG par Calmette* et Guérin.

- La mise au point de tests sérologiques pour le diagnostic de la maladie du sommeil, et de tests anatomo-pathologiques pour d’autres maladies, en particulier la fièvre jaune.

- La codification de schémas thérapeutiques incluant l’étude de la toxicité et de la tolérance des médicaments, en particulier dans le paludisme, la lèpre, l’amibiase, la trypanosomiase, etc...

- La sélection et l’adaptation de techniques chirurgicales de large usage.




DES INFRASTRUCTURES MÉDICALES PERFORMANTES

Réparti à travers le monde, un important réseau de formations sanitaires s’est constitué. Au moment des indépendances, la France laisse, sur les territoires où elle a exercé son influence, plus de 4 000 formations sanitaires diverses, en pleine activité. Parmi elles, 2 500 dispensaires ou centres de santé, pour la plupart ruraux, 600 maternités et 216 hôpitaux dont 41 grands hôpitaux, sans compter les centres spécialisés, les pharmacies d’approvisionnement et des établissements d’enseignement.

Quant aux quinze instituts Pasteur coloniaux, ils ont tous été fondés et animés par des membres du Corps de santé colonial.

Aussi remarquable que le patrimoine immobilier, il faut insister sur le dispositif opérationnel éprouvé durant la colonisation et légué aux nouveaux États.

Il concerne surtout l’approche collective et préventive, dite de masse, et a pour principe la mobilité : se déplacer pour aller au devant des populations et des malades. C’est la stratégie de lutte contre les endémies prioritaires, la méthode Jamot*, créée contre la maladie du sommeil.

Au moment des indépendances, l’organisation et les moyens sont en place : le parcs de véhicules, les dépôts de médicaments, les laboratoires d’analyses, le matériel, les équipes de personnel autochtone, les procédures de sensibilisation et de convocation des populations, etc.

Cette mobilité est également la règle dans les formations polyvalentes d’AMI. Chaque semaine, à jours fixes, le médecin de secteur ou l’infirmier-chef de poste se rend en tournée de consultations dans les gros villages du secteur, ce qui exige des véhicules en bon état. Une attention particulière est prêtée à la protection maternelle et infantile.

Dans tous les États africains francophones au sud du Sahara, en dehors de la Guinée et sur la demande des gouvernements, des médecins et pharmaciens coloniaux sont restés en service longtemps après l’indépendance pour attendre la relève par les nationaux.


Maternité de Dakar





DES PERSONNELS AUTOCHTONES EXPÉRIMENTÉS

On ne sera pas surpris que les personnels de santé militaires envoyés aux colonies par la France pour soigner les autochtones aient oeuvré dans l’indifférence de l’opinion métropolitaine. C’est pourtant grâce à leur action que le nombre d’habitants a doublé ou triplé, que l’espérance de vie s’est allongée. Hier, réputés inhospitaliers pour l’Européen, ces pays sont devenus des hauts-lieux touristiques, destinations de safaris et de voyages de noces...

Un double voile de silence a masqué les progrès gigantesques accomplis, celui de l’éloignement et celui de la discrétion. Chacun faisait son devoir, sans tapage, dans la tradition de la "grande muette".

Atteint de "frénésie éducative", le Corps de santé colonial, dans son souci de protéger l’état sanitaire des populations a toujours et partout fixé dans ses priorités la formation sur place de collaborateurs autochtones. Non par souci de dispenser des diplômes ou un savoir académique, mais dans le but pragmatique de disposer d’auxiliaires de qualité, rompus à la pratique courante. Il ouvre des écoles professionnelles où le savoir-faire prime l’érudition.

Au début, on forme "sur le tas" des manoeuvres chargés de faire les pansements notamment sur les plaies infectées et les fréquents ulcères de jambe. La scolarisation se développant et les niveaux d’instruction s’élevant, on forme, par des stages, des aides-soignants puis, dans des écoles, des infirmiers et plus tard des infirmières. Viennent ensuite les écoles de sages femmes auxiliaires annexées à des écoles de médecine ou de pharmacie. Celles-ci, se transforment ensuite en facultés universitaires.


Eugène JAMOT et les microscopistes

A l’heure des indépendances, de nombreux cadres indochinois, malgaches ou africains sont à l’oeuvre. Ils ont acquis, au contact des médecins et pharmaciens coloniaux, une riche expérience. En 1961, sur 608 praticiens exerçant à Madagascar, plus des deux tiers ont été formés à Tananarive. Quant à l’école de Dakar, pendant son existence, entre 1918 et 1953, elle a donné son diplôme à 582 médecins, 87 pharmaciens et 447 sages-femmes. Dans la plupart des territoires, les médecins et les pharmaciens autochtones sont plus nombreux que les Français et partout les sages-femmes autochtones beaucoup plus nombreuses que leurs consoeurs venues de métropole.

La France a eu, dans ce domaine, une action exemplaire. L’historien H. Deschamps rapporte qu’au Congo belge "à l’indépendance, trente Africains seulement détenaient des diplômes universitaires".

Au delà de leur compétence professionnelle, il convient d’insister sur la valeur humaine de ces praticiens. Ces écoles sont de véritables pépinières d’élites. Après les indépendances, plusieurs d’entre eux deviennent non seulement directeurs de la santé, professeurs ou doyens de facultés, mais aussi parlementaires, ambassadeurs, ministres, voire chefs de gouvernement et même chefs d’État.




L’ADHÉSION DES POPULATIONS

Chaque programme sanitaire implique la participation active des populations concernées. On dit cette action bilatérale. En effet, il est impossible de protéger la santé d’individus malgré eux ou a leur insu. Pour autant, cette adhésion n’est obtenue ni d’emblée ni facilement.


Le village de Bangassou (Oubangui Chari 1930)

Une épidémie de peste, par exemple, décime-t-elle un village ? Le féticheur et les anciens y voient le courroux de divinités offensées ou l’intervention d’esprits malfaisants. Comment leur faire admettre que selon les "Blancs", tout s’explique par un petit microbe invisible transmis par la piqûre d’une puce ? Que la protection s’obtient non par des rites incantatoires mais par l’administration de comprimés ? Et les obliger à s’y soumettre ? La conversion des esprits est lente et prend le relais de la méthode autoritaire (unilatérale).


Séance de vaccination (Indochine 1927)

Les premières équipes de vaccination arrivent dans des villages déserts, lorsqu’elles ne sont pas accueillies par une volée de flèches. Prévenus par les guetteurs, tous les adultes se sont enfuis. En effet, ils ont été échaudés par les tournées des collecteurs d’impôts et des officiers-recruteurs de tirailleurs, lesquelles ont succédé aux incursions des flibustiers, négriers et autres négociants sans scrupules.

Progressivement, avec l’entremise des médecins et infirmiers autochtones, la raison d’être et le succès de ces tournées médicales sont admis. La présence aux rassemblements n’est plus fondée sur la menace et la coercition. L’adhésion des populations passe souvent par une conciliation entre les deux médecines, indigène et européenne. "Il vaut mieux avoir deux médecins qu’un seul" répète-t-on en Afrique noire. Ce qui n’a pas toujours un effet positif. Ainsi, dans une grande maternité moderne africaine, on déplore de temps en temps des cas de tétanos ombilical. L’explication : le pansement stérile appliqué par la sage-femme sur la cicatrice ombilicale est défait puis refait par la grand mère de l’accouchée qui a tenu à respecter la coutume en appliquant sur la plaie un emplâtre rituel à base de terre, infectant ainsi le nouveau-né.

Après plusieurs décennies de concurrence, les conflits entre pratique traditionnelle et médecine moderne sont apaisés. Au moment de l’Indépendance, dans leur quasi-totalité, les populations autochtones se soumettent volontairement aux programmes sanitaires.




LA RÉGRESSION DES GRANDS FLÉAUX TROPICAUX

Quelques chiffres et quelques citations pour illustrer combien, écrit J.P.Biondi, "les problèmes de santé constituaient une source d’inquiétude". A Saint-Louis, capitale du Sénégal, "les fréquentes épidémies de fièvre jaune décimaient périodiquement la population (1830, 1837, 1848, 1859, 1867, 1869, 1878, 1881, 1883), spécialement les Européens". En 1881, à titre d’exemple, le correspondant bordelais de la Société de géographie commerciale de Paris écrit : "L’épidémie sévit impitoyablement… Les quelques employés des maisons de commerce européennes, non encore atteints, s’enfuient le plus loin possible. On admire, au milieu de ces cruelles circonstances, le dévouement de M. le médecin-chef Noury, toujours au chevet des malades, plein de savoir, de sang-froid et d’énergie (…) En deux mois, 209 des 264 malades de l’hôpital militaire étaient passés de vie à trépas...".

Soixante ans plus tard, les pasteuriens français de Dakar mettent au point le premier vaccin efficace contre la fièvre jaune, grâce auquel le fléau sera enrayé. Depuis 1940, plus aucun cas de fièvre jaune ne s’est produit à Saint-Louis. En moins de vingt ans, quatre vingt millions de doses de vaccin ont été administrées en Afrique noire.

Comme l’écrit M. Martin*, "les grandes maladies pestilentielles qui, jusqu’à la Deuxième Guerre mondiale, décimaient les régions tropicales ont partout reculé".

Si la variole est devenue une maladie historique, on le doit aux campagnes massives de vaccinations entreprises dès 1900, alors que cette pratique n’était pas obligatoire au pays de Jenner, l’Anglais inventeur du vaccin.

Les épidémies de peste à Madagascar n’ont pas résisté au vaccin mis au point à Tananarive par Girard* et Robic*.

Le recul de la maladie du sommeil est spectaculaire : de 1934 à 1944, quarante millions d’africains ont été examinés et 400 000 malades dépistés et traités.

L’onchocercose, sinistre pourvoyeuse de la "cécité des rivières", marque une régression indiscutable; en Côte d’Ivoire, dans le bassin de Man où 95 % des adultes et 50 % des enfants étaient parasités, le taux d’infestation est ramené en 25 ans à moins de 1 %.

Il en est de même pour la plupart des grands fléaux des tropiques.


Groupe de sommeilleux en traitement (Cameroun 1948)

 




LA PROGRESSION DES INDICATEURS GLOBAUX DE SANTÉ


Vaccination dans un service de PMI

Au cours du XX° siècle, la population des colonies françaises connaît un accroissement considérable, triplant ou quadruplant selon les régions. Sans doute peut-on y voir la participation à un processus planétaire, mais il est permis de penser que l’action sanitaire, en favorisant la fécondité féminine, en neutralisant les grandes endémies et en réduisant la mortalité, en particulier celle des enfants, a joué un rôle non négligeable.

En 1900, l’espérance de vie à la naissance se chiffre, en Afrique de l’Ouest, autour de 30-35 ans. Vers 1970, elle est de 48 ans et, à la fin du siècle, de 58 ans (au lieu de 75-80 ans en Europe).

D’après les statistiques officielles, les territoires de l’AOF comptent en 1926, 13 483 000 habitants et en 1955, 18 747 000. En l’an 2000, la barre des 60 millions est dépassée.

Le taux d’accroissement annuel de la population est de l’ordre de 2,5 à 3 %, ce qui entraîne un doublement tous les 30-35 ans.

Ainsi, au Sénégal : 1,7 million en 1926, 4 millions en 1960, 9 millions en 1999.

L’indicateur le plus significatif est le chiffre de la mortalité infantile (nombre de décès au cours de la première année sur 1 000 naissances vivantes) en Afrique noire :

- 1925 : 250 pour mille (contre 100 pour mille en France).
- 1965 : 125 pour mille en zone rurale, 70 pour mille en zone urbaine (contre 20 pour mille en France).




L'AMÉLIORATION DES NIVEAUX DE VIE ET DE SANTÉ

L’amélioration de l’état sanitaire ne relève pas uniquement de l’intervention des services médicaux. Ainsi, pour diminuer la morbidité et la mortalité, de nombreuses activités y concourent mieux que la seule implantation d’un dispensaire. Par exemple, créer une école et instruire les filles aux règles d’hygiène, ou bien ouvrir une route qui désenclave un village et en facilite le ravitaillement, forer un puits qui augmente les ressources en eau, accroître les rendements agricoles et améliorer la nutrition… Ce faisant, tous les services contribuent à l’élévation des niveaux de vie et de santé et le revendiquent logiquement.


Capture de rats

Par ailleurs, on rencontre, en climat tropical, toute une faune ailée, aquatique, terrestre intervenant dans la transmission des grandes endémies. Sa destruction ou son éloignement implique souvent de grands travaux de terrassement, de déboisement. Ainsi sont comblées les mares où pullulent les larves de moustiques, éloignés les dépôts d’ordures, pourchassés les rongeurs, aérées les frondaisons recherchées par les mouches tsé-tsé, etc... L’alerte est donnée par le médecin mais la réalisation relève d’autres services.

En ville, la lutte contre les insectes et rongeurs est confiée au service d’hygiène qui traque les gites à moustiques, les eaux croupissantes, les canalisations défectueuses… et sanctionne par une amende les contrevenants.

Dans les quartiers et parcelles assainies, les scorpions, mouches, rongeurs se raréfient. L’eau potable devient disponible ainsi que l’électricité, le tout-à-l’égout, les fosses septiques. Les bennes d’enlèvement des ordures ménagères circulent. Avec le réfrigérateur, on accède au confort.

Mais il reste autour des centres urbains et autour des capitales des couronnes d’un habitat anarchique, peuplées de ruraux attirés par le mirage de la ville. Dans ces bidonvilles, l’hygiène est pire que dans leur village d’origine.




LES HOMMAGES ET LES MANIFESTATIONS DE GRATITUDE

Les spécialistes français et étrangers qui ont eu l’occasion d’observer les réalisations médicales du Corps de santé colonial dans les territoires d’outre-mer ont écrit des témoignages élogieux,

- 1962 : Professor B.W.Waddy. Institute of Tropical Hygien (London) :

Après dix huit ans passés dans le service de santé colonial britannique, venant de visiter tous les pays de l’Afrique de l’Ouest, il constate que, dans les pays francophones,"la situation est très différente grâce à l’existence du Corps de santé français des troupes coloniales, corps qui a gardé une fière tradition, qui oeuvre, à la charge de la France, dans ces pays. Chacun, depuis le jeune infatigable jusqu’au professeur agrégé ou au médecin général appartient au même service (…) ce qui assure la continuité du contrôle des maladies telles que la trypanosomiase ou la méningite qui tuèrent des centaines de milliers de personnes et peuvent le faire à nouveau. Les zones les plus exposées sont celles où l’absence de médecins anglais a actuellement laissé des brèches dans le système de défense (…) à l’heure actuelle, nous (Anglais) n’avons aucune raison d’être fiers de la comparaison entre l’effort médical de la France et le notre dans nos ex-colonies". (Times - 1962)

- 1978 : Président F. Houphouet-Boigny, ancien élève de l’école de médecine de Dakar :

"Je garde une indéfectible reconnaissance à ces officiers du service de santé d’outre-mer qui ont oeuvré avec tant de courage et de dévouement au service des populations d’Afrique noire. Ils nous ont formés à nos responsabilités dans la rigueur et la discipline".

- 1979 : Professeur Maurice Payet, doyen de la faculté de Médecine et de Pharmacie de Dakar :

"Qui a fait mieux et où ?"

- 1985 : Professeur François Jacob, prix Nobel de médecine :

"Les écoles de Bordeaux, de Lyon et du Pharo avaient réussi à créer un type de médecin nouveau : un médecin compétent, habitué à travailler dans des conditions très dures, dans la brousse souvent, sans mesurer ni ses efforts ni sa peine. Nombreux sont ceux qui avaient acquis une réputation internationale.… (Sicé ou Vaucel par exemple). Ces médecins des troupes coloniales jouèrent les premiers rôles dans le service de santé de la France Libre… Je revois les Montfort, Gillot, Chauliac, Chavenon… s’employer toute la nuit à opérer les blessés... Plus tard, à l’institut Pasteur, j’ai rencontré un autre aspect des médecins coloniaux… Ils ont tissé, à travers le monde, l’incomparable réseau des instituts Pasteur… Je ne suis pas sûr que la France mesure l’importance de l’outil de travail qui lui a été ainsi donné… Beaucoup d’hommes doivent beaucoup à ces médecins formés par les écoles de Bordeaux, de Lyon et du Pharo à Marseille". Paris 1985.

- 1992 : Remise, à l'Ecole du Pharo, de la plaque du CDC d'Atlanta par le Dr. Milar :

Hommage à tous les médecins du Corps de santé colonial pour leur contribution active à l'éradication de la variole.

Ce Corps s’honore d’avoir été, de par le monde, auprès des démunis, "une belle image du vrai visage de la France". Au service des populations indigènes, faisant équipe avec leurs collaborateurs autochtones, sa plus grande vertu n’aura-t-elle pas été d’exprimer objectivement la solidarité et la fraternité entre des individus et des peuples de cultures différentes ?

Mais, par dessus de tout, c’est dans l’estime et la reconnaissance des populations, dans l’expression la plus humble, dans le plus petit cadeau, que se mesure la gratitude. Gaignaire* recueille ces propos d’un vieux chef camerounais : "La grande maladie (maladie du sommeil) est venue… Nous allions sans doute tous disparaître quand le docteur (Jamot*) est arrivé avec ses médecins; grâce à eux, nous redeviendrons un jour aussi nombreux qu’autrefois".

Les autorités et les responsables ne sont pas en reste, en dépit des péripéties malencontreuses et des heures sombres qui ont, parfois, précédé l’indépendance. Ainsi, le Vietnam, malgré une lutte féroce qui, pendant dix ans, l’a opposé à la France, cultive le souvenir de Yersin* et, en mars 1991, un colloque a été organisé à Nha Trang en l’honneur de sa mémoire.


Appel des morts à l'école de Bordeaux



LES EFFETS POSITIFS POUR LE COLONISATEUR

Les profits économiques ou stratégiques tirés de la colonisation par la métropole n’étant pas de notre propos, il s’agit ici de faire ressortir ce que, sur les plans scientifiques et humains, le colonisé a apporté à son colonisateur. En premier lieu, la connaissance des propriétés thérapeutiques de certaines plantes médicinales asiatiques, africaines, a été explorée par les pharmaciens coloniaux : le quinquina dont on extrait la quinine, le strophantus, le chaulmoogra, la pervenche de Madagascar, etc...

En psychiatrie, le contact confiant avec les tradipraticiens autochtones a permis l’expansion de l’ethnopsychiatrie et la découverte de l’importance du groupe socio-ethnique dans le déterminisme et le traitement des troubles mentaux. L’Européen y a acquis une nouvelle vision de l’Homme.

En vivant au milieu de peuples différents, des comportements ont été acquis ou modifiés. On ne peut échapper à l’influence de l’extrême courtoisie de l’Indochinois, à la bonne humeur du Polynésien, à la patience du Malgache, au rire ou à la sagesse du Noir africain. Témoin ce lépreux lettré, ayant perdu la quasi-totalité de ses doigts et qui répond au médecin compatissant : "Tu sais, mon docteur, tant qu’on a la santé !".

Les "coloniaux" eux-mêmes s’accordent pour penser que leurs conditions de travail, l’immensité des territoires sous leur responsabilité, l’éloignement de la métropole, leur isolement en "brousse", les urgences à résoudre seuls, ont développé chez eux l’esprit d’initiative et de décision, en même temps qu’un certain enrichissement psychologique. Voelckel* déclare : "Lucidité, ouverture, tolérance sont bien souvent les fruits recueillis au contact de ceux qui furent les bénéficiaires de notre action".

La modification essentielle la plus profonde est d’ordre affectif. L’esprit de solidarité supplante l’individualisme si fréquent en Europe. En outre, vingt ou trente ans de confiance et d’estime réciproques, de reconnaissance pour une guérison ou un soulagement apportés tissent des liens inaltérables d’attachement. En quittant ces pays, le colonial y laisse toujours un peu de lui même. Richet*, un des grands médecins coloniaux, écrit à ses malades : "On ne guérit pas de vos "tropiques enchantés", ni de vous mêmes. Mais n’est-ce pas un peu vanité que de vous aimer, non seulement pour ce que vous êtes mais aussi et peut-être surtout, pour tout le bien qu’on vous a fait ?".




LE PASSAGE DU RELAIS - LA DÉCOLONISATION

Assurer le salaire de tous les personnels, faire fonctionner, à la charge de l’État, tout le dispositif sanitaire légué par la France et entreprendre de nouvelles actions sont, pour la plupart de ces pays, des charges insupportables. L’héritage est très lourd. La lutte contre les grandes endémies en pâtit. L’assiduité aux rassemblements de populations est en baisse d’autant plus que les équipes mobiles perdent de leur régularité. De même, les bâtiments et les matériels subissent l’usure du temps sans pouvoir être rénovés. Faute de crédits suffisants, l’approvisionnement en équipements et en médicaments est problématique.

La France, sur la demande des gouvernements, fournit une assistance (coopération). Elle octroie des subventions d’équilibre, envoie du personnel français et prend en charge tout ou partie de leurs salaires. Vers 1980, vingt ans après les indépendances, les médecins et pharmaciens militaires outre-mer sont aussi nombreux qu’en 1939. Dans les deux décennies suivantes, la relève est assurée par des personnels nationaux .

Au moment où l’Organisation mondiale de la santé cherche à stimuler les gouvernements avec son slogan : "La santé pour tous en l’an 2000", les problèmes sanitaires se multiplient. Relâchement des motivations, pénurie de moyens et de médicaments expliquent que certaines grandes endémies flambent à nouveau. Ainsi, la maladie du sommeil. "300 000 nouveaux cas par an", s’indigne Lapeyssonie*.

Ces maladies dites ré-émergentes, rappellent d’une part qu’en pathologie infectieuse, aucune victoire ne dispense de vigilance, d’autre part que si les vaccins sont des outils de choix, l’hygiène, individuelle et collective, reste la pièce maîtresse dans la prévention des maladies.

Plusieurs microbes et insectes transmetteurs, sont devenus résistants aux produits classiques. De nouvelles maladies apparaissent, au premier rang desquelles le SIDA, escorté de la tuberculose.

Sans attendre l’avenir, le présent est très préoccupant.

Pour l’heure, les pays dits développés se tournent vers "l’humanitaire"? vers les organisations non-gouvernementales. Un jeune médecin-capitaine français en fait le constat en 1996 : "L’action globale, en profondeur du Corps de santé colonial est terminée. A l’Europe, on ne demande plus que des interventions ponctuelles et conjoncturelles dites humanitaires". On pourrait ajouter "et des crédits".

Mais l’heure n’est pas à la nostalgie. Le Corps de santé colonial a fait à ce moment là, ce que l’on pouvait faire de mieux. Le bilan de son action est l’indiscutable preuve de son efficacité.

De par le monde et après plusieurs décennies, on attend encore la bonne formule pour le remplacer.


Page publiée le 26/02/2016.