Dans le cadre du plan interministériel sur l’égalité entre les femmes et les hommes 2023-2027 vient d’être publiée une fiche destinée aux personnels soignants qui cible le risque cardiovasculaire chez la femme. Cette initiative cherche à lutter contre certaines idées reçues et ancrées chez les médecins comme chez l’ensemble des soignants, en particulier le fait que les pathologies cardiovasculaires sont surtout le fait des hommes ce qui a pour conséquence une surmortalité des femmes lors de la prise en charge hospitalière liée à un retard de prise en charge. Les constats exposés dans cette fiche bousculent plusieurs de ces idées reçues.
Selon le Bulletin épidémiologique hebdomadaire 2025, plus de femmes meurent en France de maladies cardioneurovasculaires que d’hommes : en 2023, 72 078 femmes en sont décédées, soit près de 200 décès chaque jour, contre 64 161 hommes. À titre de comparaison, 13 000 décès ont été recensés la même année par cancer du sein.
Les femmes sont touchées de plus en plus jeunes par ces maladies. De nombreux facteurs de risque peuvent être impliqués dans ce constat comme le tabagisme, l’hypertension artérielle, le diabète, l’hypercholestérolémie, la sédentarité, l’inactivité physique, le surpoids, l’obésité, le stress, l’anxiété et la dépression. Certaines expositions aux risques sont cependant plus néfastes chez la femme comme c’est le cas pour le tabagisme qui, en 2022 en France concernait 28% des hommes et 23 % des femmes : le risque cardioneurovasculaire lié au tabac est multiplié par 4,5 par rapport à une non-fumeuse et par 13 pour les moins de 50 ans, alors qu’il est multiplié par 1,4 chez l’homme fumeur. Il en va de même pour le diabète de type 2 : un homme diabétique présente un risque cardiovasculaire multiplié par 2 alors qu’une femme diabétique voit ce risque multiplié par 4. De surcroit, des pathologies qui leur sont spécifiques telles que l’endométriose ou les complications de grossesse augmentent de 25% à 50 % le risque cardiovasculaire dans les 10 ans qui suivent. Dans un tel contexte, rien d’étonnant à ce que, depuis 2008, l’incidence du syndrome coronaire aigu augmente de plus de 5 % par an chez les femmes de moins de 65 ans en France comme dans d’autres pays.
Face à une maladie cardiovasculaire ischémique, diverses études révèlent que les femmes sont moins bien prises en charge que les hommes : elles appellent le SAMU plus tardivement, sont moins fréquemment admises en unités de soins intensifs cardiologiques, ont davantage de complications aiguës, ont une mortalité précoce plus élevée et sont moins souvent adressées en réadaptation cardiovasculaire. D’après des données européennes datant de 2018, le retard de prise en charge est de 37 minutes en cas de crise cardiaque par rapport aux hommes. Enfin, leurs traitements sont moins bien adaptés.
Tous ces éléments sont repris dans cette fiche qui a pour nom le CŒUR des femmes reprenant ainsi les vigilances à respecter chez les femmes vis-à-vis de ce risque.
Au-delà de ces recommandations spécifiques concernant le risque cardiovasculaire des femmes, l’heure est aux débats sur l’existence de différentiels en termes de santé en défaveur des femmes et ceci ne manque pas d’intérêt. Historiquement, la médecine moderne, celle du XIXe siècle, s’est construite sur un androcentrisme qui consiste à considérer le corps masculin comme la norme et le corps féminin comme une exception à la règle : on aurait ainsi construit l’idée que les femmes présentent des symptômes atypiques ce qui expliquerait qu’elles sont moins bien prises en charge pour des maladies pensées comme masculines. Depuis le XIXème siècle, le système de santé se serait bâti autour de l’idée que les femmes sont « physiologiquement pathologiques » et que leur santé est pensée comme réduite aux parties cachées sous le maillot de bain, c’est-à-dire à leur santé reproductive et sexuelle, faisant parler de « médecine bikini ». Selon certains historiens, cette vision réductrice de la santé féminine a eu pour effet de l’invisibiliser longtemps et permet de comprendre certaines idées reçues concernant la perception par les médecins et le personnel soignant des pathologies cardiovasculaires chez les femmes.
Les inégalités en santé liées aux genres seraient donc historiquement ancrées. Selon certains, elles continuent de se maintenir par le biais de constructions sociales qui font souvent passer la santé des femmes après celle des autres. Ainsi, à l’âge moyen de la vie, entre 40 et 60 ans, ce sont les femmes qui gèrent la santé des enfants, des conjoints et des parents vieillissants ce qui engendrent des répercussions très concrètes en termes de santé mentale, d’accès aux soins, de report de consultations. Ceci représente une « charge mentale en santé » pour les femmes pour lesquelles on remarque que les grands programmes de prévention restent rares en dehors du dépistage du cancer du sein.
Les femmes elles-mêmes participent de cet état de fait en ignorant les signaux et en ne se sentant pas concernées, à l’instar des douleurs menstruelles considérées par beaucoup comme normales. L’endométriose décrite aux alentours de 1860 est restée absente des enseignements médicaux jusqu’en 2020 et reste dépourvue de propositions thérapeutiques illustrant les angles morts qui ont concerné et concernent encore la santé féminine.
Mais apparemment, si l’on s’en réfère à cette campagne mené auprès des professionnels de santé, le risque cardiovasculaire chez la femme prend aujourd’hui toute sa place !